Poèmes sur le bonheur de Guillaume APOLLINAIRE (1)

6 juin 2019 0 Par Edouard
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Guillaume Apollinaire lou œuvres sur le bonheur

Guillaume APOLLINAIRE est un poète, écrivain, critique et théoricien de l’art français. Il est né comme sujet polonais à Rome sous l’empire Russe le 26 août 1880 et mort à Paris le 9 novembre 1916 de la grippe espagnol.
Il est considéré comme l’un des poètes français les plus importants du XXème siècle. Il fut le précurseur et l’inspirateur de nombreuses formes d’art comme le surréalisme et la pratique du calligramme.

Je vous laisse découvrir et re-découvrir la vie palpitante de cet homme via sa biographie qui a reçu le prix de la biographie Le Point 2014

C’est l’hiver

C’est l’hiver et déjà j’ai revu des bourgeons
Aux figuiers dans les clos Mon amour nous bougeons
Vers la paix ce printemps de la guerre où nous sommes
Nous sommes bien Là-bas entends le cri des hommes
Un marin japonais se gratte l’œil gauche avec l’orteil droit
Sur le chemin de l’exil voici des fils de rois
Mon cœur tourne autour de toi comme un kolo où dansent quelques jeunes soldats serbes auprès d’une pucelle endormie
Le fantassin blond fait la chasse aux morpions sous la pluie
Un belge interné dans les Pays-Bas lit un journal où il est question de moi
Sur la digue une reine regarde le champ de bataille avec effroi
L’ambulancier ferme les yeux devant l’horrible blessure
Le sonneur voit le beffroi tomber comme une poire trop mûre
Le capitaine anglais dont le vaisseau coule tire une dernière pipe d’opium
Ils crient Cri vers le printemps de paix qui va venir Entends le cri des hommes
Mais mon cri va vers toi mon Lou tu es ma paix et mon printemps
Tu es ma Lou chérie le bonheur que j’attends
C’est pour notre bonheur que je me prépare à la mort
C’est pour notre bonheur que dans la vie j’espère encore
C’est pour notre bonheur que luttent les armées
Que l’on pointe au miroir sur l’infanterie décimée
Que passent les obus comme des étoiles filantes
Que vont les prisonniers en troupes dolentes
Et que mon cœur ne bat que pour toi ma chérie
Mon amour ô mon Loup mon art et mon artillerie

Nîmes, le 17 janvier 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Ô délicate bûcheronne

Ô délicate bûcheronne
À damner tous les bûcherons
Quel est le matou qui ronronne
En zieutant tes jolis seins ronds ?
Et moi qui croyais, ma parole !
Que ce chat c’était un Toutou !
Menotte aussi joue un beau rôle…
Décidément, des chats partout !
J’aurai mesure de ta bague
Semaine des quatre jeudis…
(Tu vois, je prends tout à la blague)
Ou bien après la guerre, dis ?
Le papillon qui n’a qu’une aile
S’est envolé; ne l’ai pas vu…
Mais ton image est là si belle
Me voilà de Douceur pourvu…

Secteur des Hurlus, le 14 juillet 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Oriande

La fée Oriande vivait dans son château de Rose-Fleur
C’est ici quand ce fut le déclin du printemps l’édification des Roses
Oriande y dort comme un parfum venu dans la dernière lettre et qui repose
Sur mon cœur
Entre les deux pétales de cette vernale rose
Mais c’est l’été maintenant
Oriande y vivrait dans son château de Rose-Fleur
Tourné comme nous et l’église vers l’orient
Et c’est le soir des roses
Les vieilles paroles sont mortes au dernier printemps
Des harmonies puissantes et nouvelles jaillissent de mon cœur
Mais Oriande écrit un L
Au ciel
Résigne-toi mon cœur où le sort t’a fixé
Et l’été passera Le printemps a passé
Mais Oriande écrit un O
En haut
Et j’accorde mon luth comme l’on bande un arc
Mais Oriande écrit un U
Sur le ciel nu
Le ciel d’un bleu profond d’un bleu nocturne
D’un bleu qui s’épaissit en souhaits en amour
En puissante joie
Et de mon cœur de poète
De mon cœur qui est la Rose
Oriande ruisselle
Onde parfumée des chansons
Où tu aimes tremper ton âme
Tandis que la fée s’endort
Oriande s’endort dans son château de Rose-Fleur

Courmelois, le 23 juin 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Scène nocturne du 22 avril 1915

Gui chante pour Lou

Mon ptit Lou adoré Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes
Je voudrais être beau pour que tu m’aimes
Je voudrais être fort pour que tu m’aimes
Je voudrais être jeune jeune pour que tu m’aimes
Je voudrais que la guerre recommençât pour que tu m’aimes
Je voudrais te prendre pour que tu m’aimes
Je voudrais te fesser pour que tu m’aimes
Je voudrais te faire mal pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans une chambre d’hôtel à Grasse pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans mon petit bureau près de la terrasse couchés sur le lit
de fumerie pour que tu m’aimes
Je voudrais que tu sois ma sœur pour t’aimer incestueusement
Je voudrais que tu eusses été ma cousine pour qu’on se soit aimés très jeunes
Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps, longtemps
Je voudrais que tu sois mon coeur pour te sentir toujours en moi.
Je voudrais que tu sois le paradis ou l’enfer selon le lieu où j’aille
Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur
Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres
Je voudrais que tu sois ma vie pour être par toi seule
Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain
amour

Lilith et Proserpine (aux enfers)

Nous nous aimons sauvagement dans la nuit noire
Victimes de l’ascèse et produits du désespoir
Chauves-souris qui ont leurs anglais comme les femmes

Le Petit Lou

Faut pas parler comm’ ça, on dit coulichonnette

Lilith

J’ai créé la mer Rouge contre le désir de l’homme

Proserpine

J’ai fait sortit de son lit le Léthé
J’en inonde le monde comme d’un hippomane

L’oiseau d’éternité du moutier de Heisterbach

Je suis l’éternité
Mort belle de la Beauté
Je mords la mirabelle de l’Été
Flambant Phénix de la Charité
Pélican de la prodigalité
Aigle cruel de la Vérité
Rouge-gorge de la sanglante clarté
Corbeau de la sombre bonté
Qu’est devenu le moine hébété

La prière

Abaissement qui élève
Le maître fut l’élève
Aimer n’être pas aimé
Fumée, belle fumée

La joie

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Je commande et mande
Je nais du mal à Samarcande
Mais il ne faut pas que j’attende

Le Remords

Toutes deux, appelez-moi votre père
Et l’Art est notre fils multiforme
Je m’ouvre la poitrine, Entrez ! c’est notre demeure
il y a une horloge qui sonne les heures

La 45e batterie du 38e

Les chevaux hennissent Éteignez les lumières
Les caissons sont chargés Empêchez les hommes de dormir
Entends miauler les tigres volants de la guerre

Gui

Je pense à toi ma lou et ne pense pas à dormir

Le Ptit Lou

Je suis dans ton dodo et de loin près de toi
Le monde ou bien Les gens du monde
Mon ptit Lou je veux te reprendre
Oublie tes soldats pour mes fêtes.

L’Avenir

Lou et Gui et vous Toutou faut que vous voyez tous trois
De merveilleux rivages
Une ville enchantée comme Cordoue
En Andalousie. Les gens simples séduits par votre cœur
Et votre fantaisie
Vous donneront des fleurs, des cannes à sucre
Vous pourrez voir encore plus loin si vous voulez
La nature des tropiques
Une ville blanche; à vingt minutes de la ville un petit pays sur la mer
avec de belles maisons dans des parcs
Vous louerez un palais où de toutes les fenêtres
Lou touchera les palmes avec ses mains
Les chevreaux, les ânes, les mules ravissanres
Comme des femmes
Et aussi expressives quand au regard seront avec vous

Gui

L’avenir m’intéresse et mon amour surtout
Mais l’art et les artistes futurs ne m’intéressent pas.
À Paris, il y aura la Seine
Et le regard de mon ptit Lou

Chœur des jeunes filles mortes en 1913

Quand les belles furent au bois
Chacune tenait une rose
Et voilà qu’on revient du bois
N’avons plus rien entre les doigts

Et les jeunes gens de naguère
S’en vont ne se retournent pas
Ceux qui nous aimèrent naguère
Emportent la rose à la guerre

Ô mort mène-nous dans le bois
Pour retrouver la rose morte
Et le rossignol dans le bois
Chante toujours comme autrefois

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Tourbillon de mouches

Un cavalier va dans la plaine
La jeune fille pense à lui
Et cette flotte à Mytilène
Le fil de fer est là qui luit
Comme ils cueillaient la rose ardente
Leurs yeux tout à coup ont fleuri
Et quel soleil la bouche errante
A qui la bouche avait souri.

Secteur des Hurlus, 18 septembre 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Le toutou et le gui

Un gentil toutou vit un jour un brin de gui
Tombé d’un chêne
Il allait lever la patte dessus, sans gêne,
Quand sa maîtresse qui
L’observe, l’en empêche et d’un air alangui
Ramasse le gui
« Gui, jappe le toutou, pour toi c’est une veine !
Qu’est-ce qui donc te la valut ?»
« Vous êtes, cher toutou, fidèle et résolu
Et c’est pourquoi votre maîtresse
Vous aime avec tendresse,
Lui répond
La plante des Druides,
Pour la tendresse à vous le pompon
Mais moi je suis l’amour à grandes guides
Je suis le bonheur;
La plus rare des fleurs, ô toutou, mon meilleur
Compagnon, puisque, plante, je n’ai pas de fleur !…
Vous êtes l’idéal et je porte bonheur… »
Et leur
Maîtresse
Étendue avec paresse
Effeuillant indifféremment de belles fleurs
Aux mille couleurs
Aux suaves odeurs
Feint de ne pas entendre
Le toutou jaser avec le gui. Leurs
Propos la font sourire, et nos rêveurs
Imaginent de comparer leurs deux bonheurs
Cependant qu’Elle les regarde d’un air tendre,
Puis se levant soudain auprès d’eux vient s’étendre.
Le toutou, pour sa part, eut bien plus (à tout prendre)
De baisers que le gui
Qui tout alangui
Entre deux jolis seins ne peut rien entreprendre
Mais se contente bien, ma foi,
De son trône digne d’un roi
Il jouit des baisers, les voyant prendre
Et les voyant rendre
Sans rien prétendre.

Morale
Il ne faut pas chercher à comprendre.

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

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